La semaine précédente s’est tenue la Winter School 2013 de la Digital Methods Initiative (DMI) de l’Université d’Amsterdam. Le thème de cette session 2013 a été “Data Sprint: The New Logistics of Short-form Method”, en référence à l’exécution d’un projet de recherche à composante numérique sur une très courte période. D’une certaine manière, ce thème n’est en rien original à 2013 pour la DMI, car c’est la forme que prend la plupart de leurs événements, qui recoupent les étapes suivantes:
- Constitution de groupes, en général lors d’un événement comme les Winter School ou de rencontres avec d’autres chercheurs
- Recherche de données / réutilisation de données déjà existantes
- Approfondissement / émergence de questions de recherche
- Développement d’outils / utilisation et adaptation d’outils déjà existants
- Création de résultats et de visuels, et présentation au public
Lors des Winter et Summer Schools de la DMI, ces étapes sont en général réalisées en l’espace de quelques jours (2 jours pour la session 2013). Les avantages sont que la présence de différentes compétences et intérêts de recherche rend la réalisation de nombreux projets possibles, en plus de bénéficier d’un milieu prompt à faire éclore de nouvelles perspectives de recherche. Enfin, l’excitation due à l’échéance proche rend beaucoup de choses possibles, de manière parfois inattendue. Les inconvénients sont toutefois l’impossibilité de tester des hypothèses d’une très grande ampleur, de peur de ne pas avoir de résultats pour la restitution collective, et le fait de se baser très fortement sur les données, les outils et les processus déjà existants (même si de nombreux outils sont développés ad hoc, justement dans le but d’extraire de nouvelles sources de données).
L’édition 2013 a comme toujours été extrememnt prolifique: je vous laisse consulter les divers projets issus de ce “datasprint”. Pour ma part, j’ai travaillé pendant ces quelques jours avec de brillants collègues sur un très intéressant projet de métriques alternatives à la publication pour visualiser l’activité scientifique, champ émergent répondant au doux nom de “post-scientometrics”. Suspense, un billet de blog va bientôt arriver!
Ces rencontres ont également été l’occasion de réaliser une parallèle avec une forme similaire de création de connaissance: le booksprint. Il s’agit de rassembler pendant une courte période de temps un petit nombre de personnes qui partagent des connaissances communes sur une même sujet pour leur faire rédiger un livre, de la rédaction jusqu’à l’impression. Si l’aventure semble impossible à réaliser en un si court laps de temps, elle a toutefois fait ces preuves depuis plusieurs années dans le milieu du logiciel libre, (par exemple les FLOSS manuals) afin de rédiger les manuels techniques, tutoriaux et autres documentations que les développeurs sont en général peu enclins à réaliser. Toutefois, on trouve des exemples de booksprints appliqués à un livre d’esthétique des nouveaux médias ou un manuel de rédaction de contrats reliés à l’industrie pétrolière.
“New Aesthetics, New Anxieties”, rédigé lors d’un booksprint de 5 jours du 17 au 21 juin 2012.
David Berry, chercheur en Digital Media à l’université de Swansea – qui est récemment passé en France pour un séminaire dans le cadre du programme de recherche SACRED – nous a livré ces retours d’expériences en la matière. Les étapes du booksprint sont les suivantes:
- Brainstorming et rédaction du plan
- Structuration du livre; division des chapitres, séparation des tâches. Ces deux parties doivent dans l’absolu être achevées le 1er jour, afin de laisser le plus de temps possible à la rédaction
- Écriture en tant que telle. Il est possible de passer par des logiciels qui visent à faciliter le travail à plusieurs
- Mise en page et éventuels retours sur le contenu: lorsqu’un niveau important de contenu a été atteint, un retour sur la structuration finale du livre est en général à effectuer, du fait que le plan a en général bougé depuis le premier jour.. Cette étape se termine par une relecture globale, en général collaborative, puis la correction et la mise en page
- Publication du livre (en général un PDF, mais c’est apparemment plus facile de motiver les troupes en proposant de rédiger un livre en 5 jours plutôt qu’un fichier numérique)
Les retours d’expérience de David Berry ont été agrémentés par un entretien vidéo avec Adam Hyde, “facilitateur” de book sprint, qui en a déjà plus d’une cinquantaine à son actif (il détaille sa méthodologie ici et dans une vidéo ici). Il a livré plusieurs éléments sur le rôle clé que doit avoir le facilitateur durant le booksprint: celui-ci sert avant tout à susciter la collaboration de chacun, à gérer les situations de stress des participants, les possibles désaccords entre auteurs sur le contenu ou la forme du travail collaboratif, et à réduire au maximum toute forme d’intrusions du monde extérieur. Il a également décrit le travail nécessaire sur les conditions extérieures: nécessité d’avoir un endroit calme et sans trop de tentations (par exemple un château, une maison de campagne), un grand stock de café, de la nourriture attirante (il a évoqué un booksprint qui s’était doté d’un cuisinier privé).
Un point particulièrement difficile est de susciter chez les auteurs la prise de risque et d’oser la discussion et la réflexion collective pour faire éclore de nouvelles idées. Ces deux choses sont particulièrement difficiles à gérer devant une échéance aussi pressente, où le réflexe de chacun peut être de remplir sa partie au plus vite. La production collaborative et dans un temps réduit peut en effet se heurter à une absence de culture de collaboration, mais également à la difficulté de s’engager dans une production dont on ne pense pas maîtriser tout le processus, ce qui tend notamment à effrayer les universitaires.

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