Ce billet fait suite à une présentation lors de la conférence “Enseigner l’écriture numérique” organisée dans le cadre du projet PRECIP à l’Université de Technologie de Compiègne, 4 et 5 avril 2012 (Livetweet ici).

Cette communication vise à présenter l’intérêt de la cartographie numérique pour appréhender et comprendre le régime actuel de l’écriture numérique en ligne. À travers le modèle du mashup, la carte Web  est en effet partie intégrante de ce web de plateforme, où il s’agit de soumettre des requêtes à une ou plusieurs interfaces de programmation afin d’afficher une carte et potentiellement de croiser d’autres sources de données. La carte permet en outre de caractériser et d’illustrer la textualité en couche de l’écriture numérique: elle fournit en cela une analogie heuristique pour illustrer l’écriture numérique. Enfin, la carte est révélatrice de l’industrialisation de l’écriture numérique à travers des architextes en ligne potentiellement rigides et fermés du Web de plateforme.

1. La carte en ligne: un acteur du Web de plateforme

Qu’est-ce le web de plateforme? C’est un web qui ne se définit plus seulement par ses liens hypertextuels, mais par des librairies de données accessibles à travers l’API du service concerné. Cette tendance du Web accompagne un déclin de l’hyperlien, déjà annoncé par l’article célèbre de Chris Anderson annonçant en 2010 « la mort du Web » : il tentait de décrire par cette formule provocante la montée du paradigme des « applications » ne passant plus par le Web mais par des « jardins fermés ». Ce paradigme est également accompagné par le changement de statut de l’hyperlien: Olivier Ertzscheid a montré cette industrialisation de l’hyperlien, à travers le déclin de l’hyperlien manuel en face de la montée des applications pousse-boutons (like et autres +1).

Mais surtout, la connexion entre pages, entre sites, entre services ne passe plus seulement par des hyperliens, mais par des librairies de données, ou interfaces de programmation. Ces API facilitent l’interopérabilité entre applications en ligne, mais elles formatent également de manière plus stricte l’échange entre données, beaucoup plus stricte que par les hyperliens. Une bonne introduction à une critique des API a été amorcée par la digital methods initiative d’Amsterdam lors de sa dernière Winter School, brillamment résumé ici par Anne Helmond.

A travers les modalités contemporaines de sa création en ligne, la carte numérique prend part à ce web de plateforme. Elle participe alors à  une nouvelle dynamique d’écriture qui se joue à travers les interfaces de programmation ; c’est une écriture par liste, vous allez interroger une librairie de données bien plus que de commencer à se lancer dans le code pour créer une application ex-nihilo. Ce type d’écriture suscite un ensemble de problèmes que nous décrirons en troisième partie.

2. La carte: un outil pédagogique pour l’écriture numérique

La carte numérique peut donc constituer un exemple pour illustrer le web contemporain. Elle  permet également de comprendre ou du moins d’illustrer l’écriture numérique en tant que telle. En écho avec le projet PRECIP, qui vise à développer des modalités originales d’enseignements de l’écriture numérique (notamment à travers l’illustration des propriétés de l’écriture numérique par des oeuvres de poésie numérique), la cartographie sous sa forme numérique est un emboitement de texte qu’elle organise suivant un modèle en couche : ces mêmes couches qui président à l’organisation de l’écriture numérique, entre couche du code et couche de l’écran. Comme l’explique Eric Guichard:

La cartographie numérique (…) n’est qu’emboîtement de textes les uns dans les autres, signalant le mode paratextuel de l’écriture électronique: intitulés et coordonnées sont enchâssés en des balises explicites ou implicites, souvent regroupés en sous-ensembles (les calques) et au final regroupés en des fichiers (les fonds de carte). Ces derniers sont articulés à d’autres (fichiers de données, avec des étagements analogues) via d’autres textes structurés (les programmes) qui opèrent sur les uns et les autres pour produire des cartes: combinaisons des objets précédents complétées de nouveaux qui en dérivent et qui en permettent l’interprétation: symboles, couleurs, textes (fixes ou dynamiques), légendes, etc. Enfin la visualisation (en ligne ou non) suppose d’ultimes enchâssements (balises html ou XML, titres, explications…) et des logiciels eux aussi emboîtés les uns dans les autres (le navigateur, le système d’exploitation de l’ordinateur).

Cet emboitement de textes les uns dans les autres et nécessaires à la réalisation et la visualisation d’une carte numérique, illustre la nature même du numérique: le fait qu’il y ait écriture en deçà de l’écriture, et le fait que cette écriture soit à la base d’une multiplicité de manipulations (Bachimont, 2010), qui créent le résultat que l’on voit à l’écran.

La carte fournit ainsi une analogie heuristique pour comprendre le numérique: on trouvera une illustration de ce modèle de l’écriture en couche avec le plugin TILT de Firefox : cette application pour programmeur permet bien de mettre en avant le fait que la page comme architexte est basée sur un modèle en couche : entrelacement de feuille de style et d’HTML.

3. La carte, entre ouverture et fermeture des possibles de l’écriture numérique

Donc la cartographie numérique permet d’illustrer le régime contemporain du Web, en plus de fournir une analogie illustrant la textualité en couche de l’écriture  numérique. Toutefois, la carte numérique révèle une ambiguïté de l’écriture numérique contemporaine : la carte numérique présente, d’un côté, une ouverture des champs des possibles de l’écriture numérique, en proposant de nouvelles modalités d’écrire sur le Web ; mais, d’un autre côté, elle participe également à la fermeture de ces mêmes possibles du numérique : dans sa manifestation en ligne, les modalités nouvelles de l’écriture numérique peuvent être enfermés dans des applications closes et propriétaires, et surtout l’écriture peut servir à des stratégies de captation des immatériaux dans le cadre d’un capitalisme cognitif, pour reprendre des termes de Yann Moulier-Boutang.

Cette évolution de l’écriture sur le Web n’est pas exempt d’inconvénients: ce nouveau type d’écriture, non plus hypertextuel mais par librairies de données, permet facilement de fermer ces interfaces de programmation : la plateforme qui fournit une API gère en effet les conditions d’accès à cette librairie. De la même manière que l’hyperlien manuel est en voie de remplacement par sa variante industrielles les like et +1, les interfaces de programmation apportent une industrialisation de l’écriture : les API, peuvent être des boites noires, avec les dangers d’enfermement des données dans des formats propriétaires. De même, les applications se basant sur ces API connaissent une variabilité plus grande, et doivent sans cesse être reprogrammées pour s’adapter aux versions successives des API, comme le décrit Nick Bradbury dans son article “the long terme failure of Web APIs“.

Pour revenir à l’exemple de la carte, et ici Googlemaps : ce service applique tout d’abord une licence restrictive envers ces fonds de carte ; de plus, les cartes Google opèrent par captation de la participation des internautes, suite à l’ouverture de la plateforme cartographique au crowdsourcing à travers son service Google map makers, lancé en mars dernier en France. Mais surtout, c’est une nouvelle asymétrie dans en octobre 2011 lors Google décida de changer la tarification de l’accès à l’API de GoogleMaps.  Ces applications peuvent également décider de tout simplement fermer, comme c’est le cas de l’API Yahoomaps.

Mais surtout, la carte pour Google est au coeur d’une stratégie de captation de l’écriture afin d’augmenter la quantité d’information disponible en ligne. Le fond de commerce originel de Google est le classement de l’information présente sur le Web par son algorithme Pagerank pour fournir aux utilisateurs une liste à travers le portail du moteur de recherche. Afin d’augmenter la pertinence de ses résultats, Google est donc en permanence en quête d’une extension des domaines d’informations disponibles, pour pouvoir indexer et améliorer ces résultats, processus bien décrit pas S. Lévy dans son ouvrage in the Plex. Or, toute l’information du monde n’est pas sous forme de contenu HTML permettant aux robots de Google de l’indexer : telle est le cas de l’information géographique, qui nécessite d’être « traduite » pour être indexée par Google. Faire rentrer l’information géographique sur des fonds de carte, c’est augmenter le domaine de l’information traitable par le moteur de recherche de Google, livrant ainsi une parfaite illustration à la thèse d’un capitalisme linguistique présentée par Frédéric Kaplan. Et ce domaine de l’information géographique ne constitue pas une bagatelle : alors qu’en 2007, « au moins vingt pour cent des pages sur le Web possèdent un identifiant géographique reconnaissable et sans équivoque » [Scharl, Tochtermann, 2007, p.6], on imagine bien que Google ne veut pas laisser passer une telle manne de données.

La carte peut ainsi décrite suivant une ambivalence: elle permet d’un côté d’illustrer le numérique et le Web contemporain, mais elle participe également à la fermeture et à la captation des écritures pour alimenter des applications Web ; pour le dire autrement, la carte numérique révèle en même temps qu’elle participe à l’industrialisation de l’écriture numérique en ligne.

Le document de présentation est disponible ici.

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