PLANTIN 2014 cartographie numériquePrésentation de l’ouvrage

L’accès aux cartes numériques sur les réseaux s’accompagne de nouvelles manières de les créer et de les utiliser, qui nous invitent à nous interroger sur la définition même d’une cartographie.

Cet ouvrage vise à caractériser la carte numérique en ligne par rapport à ses formes précédentes, à travers son ouverture à de nouvelles professions et de nouveaux publics, mais également en fonction des modes d’approvisionnement en données spécifiques au Web.

Agrémenté d’un cas d’étude sur l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima, il précise l’utilisation de cartes lors d’une situation de crise environnementale et informationnelle à travers la mobilisation d’un public en ligne. Cette analyse en deux temps révèle alors la nature hybride de la carte, à la croisée de la science et du politique.

Jean-Christophe Plantin, La cartographie numérique, ISTE éditions, collection Systèmes d’information, web et informatique ubiquitaire, Londres, 176 pages.

Version papier et ebook! Avec l’introduction et la table des matières en téléchargement.

L’auteur

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, Jean-Christophe Plantin s’intéresse particulièrement aux technologies de représentation géospatiale, à la cartographie participative et aux méthodes numériques en sciences humaines et sociales.

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I am really excited to teach a class next semester about web-based mapping applications, and how people create them and use them. There will be bits of post-Fukushima radiation maps, lots of community and grassroots mapping initiative, some related cartographic arts, cartographic games and locative media. Stay tune for more!

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Vendredi 28 juin 2013 avait lieu l’anniversaire des 20 ans du laboratoire COSTECH de l’Université de Compiègne. L’événement a été l’occasion de tester la connaissance du public par rapport aux travaux et membres du laboratoire. N’hésitez pas à faire le test vous-même.

Conception et réalisation: Jean-Christophe Plantin et Mariane Bégnon.

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J’ai le plaisir de participer avec Alexandre Monnin à la Table-ronde “Culture numérique, internet et réseaux, quels impacts sur la controverse ?” le 4 juillet 2013 à Chantilly pour la 5ème université européenne d’été de l’IHEST avec comme thème “la controverse, enjeux scientifiques, enjeux de société”.

Voici le résumé de mon intervention:

Au sein de l’incertitude partagée sur les niveaux et la localisation de la radiation nucléaire au lendemain de la catastrophe de la centrale Fukushima DAiichi, plusieurs cartes de radiation de type “mashup” ont été créées pour agréger des mesures de radiation de plusieurs sources. Une collaboration à la fois internationale et sur le terrain a eu lieu pour produire des données de radiation, liant ainsi science citoyenne et mobilisation d’un public en ligne.

Quelques références bibliographiques sur ce thème:

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A la renaissance, la technique de représentation en perspective insère la subjectivité de l’auteur dans l’œuvre : un tableau, c’est d’abord le produit de quelqu’un qui voit, et qui ne tente pas uniquement de reproduire objectivement la réalité. La photographie Earthrise, prise en 1968 par les astronautes d’Apollo 8, est la première photo de la Terre depuis la lune. Elle permet à l’être humain d’adopter une posture d’altérité radicale sur son milieu de vie, ce que Heidegger appellera the uprooting of man. Toutefois, la présence de la lune en bas de la photographie et le cadrage de côté font ressortir la présence du photographe, empêchant ainsi de considérer cette image comme une description objective de la planète Terre.

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Figure 1. Earthrise, 1968

L’ouvrage intitulé Close up at a distance – Mapping, technology and politics de Laura Kurgan, professeure d’architecture à l’Université Columbia de New York, interroge les représentations spatiales que les humains se donnent à l’aune des enjeux politiques qui accompagnent leurs multiples interprétations. Elle décrit ainsi avec finesse et pédagogie l’infrastructure de représentation du monde, en passant outre une séparation facile entre représentation objective et interprétation subjective et en liant une réflexion théorique à une pratique artistique. C’est la raison pour laquelle ce livre possède un format atypique, sur le fond et sur la forme. Il relève en effet à fois de l’essai (révélé par l’absence de bibliographie dans les textes), du catalogue d’exposition et de la rétrospective d’artiste. Après un court essai sur la nécessité de la représentation des images satellitaires, Kurgan nous livre un lexique historique des trois technologies constituant l’infrastructure de représentation du monde (GPS, satellites de télédétection et SIG) à travers leur passage du domaine militaire et scientifique au public. Ces textes et ce lexique confèrent au lecteur des outils intellectuels pour aborder la majeure partie de l’ouvrage, à savoir neuf projets artistiques menés par Laura Kurgan depuis une vingtaine d’années. Les enjeux que l’auteur aborde à travers ses œuvres peuvent être concentrés autour de deux axes. Elle propose d’un côté d’explorer les rapports de force qui émergent lors de la réalisation, de l’ouverture et de l’utilisation des images satellitaires ; d’un autre côté, sa réflexion porte sur la mise en forme des données dans ces représentations : loin de s’arrêter à la dimension plastique des images analysées, Kurgan interroge les données constituant ces images, à partir de leurs modalités de captation et de représentation.

La représentation, l’accès aux données et les rapports de pouvoir

Plusieurs projets artistiques de Laura Kurgan sont traversés par une opposition entre les images satellitaires rendues disponibles et celles qui ne le sont pas, avec un regard sur les actions mises en œuvre à partir du moment où cela n’est pas le cas. C’est donc autant ce qui est représenté, mais également, en creux, les raisons de l’absence de représentation, qui sont interrogés. On connaît le rôle primordial qu’ont joué pour la première fois les technologies de géolocalisation et de télédétection dans la 1ère guerre du Golfe. Le projet n°2 intitulé « Kuwait : Image Mapping » interroge le cynisme qui accompagne la réalisation et l’utilisation de la « base de données nationale du Koweït » visualisant les sols et les infrastructures du pays. Celle-ci a servi tour à tour à asseoir un régime de surveillance, aux troupes militaires américaines à planifier l’intervention contre les troupes irakiennes, puis enfin à attirer des entreprises de reconstructions étrangères pour reconstruire le pays. Le projet n°3, intitulé « Cape Town, South Africa, 1968 : Search or Surveillance ? » explore des archives du réseau satellitaire Corona des années 60 et 70 pour se concentrer sur l’évolution de la représentation des bidonvilles sud-africains : s’agissait-il avant tout de permettre des recherches à partir de ces informations géospatiales, ou de surveiller les populations ainsi visualisées ? Kurgan pousse cette logique archéologique plus en avant dans le projet suivant, intitulé « Kosovo 1999 : SPOT 083-264 ». Celui-ci évoque la naissance d’un satellite imagery activism, où les images ont permis de mettre en lumière des crimes de guerre et un nettoyage ethnique en train d’avoir lieu, participant ainsi à la formation d’une opinion publique sur la conduite de la guerre. Les projets n°5 : « New York, September 11, 2001 » et n°6 : « Around Ground Zero » amènent Kurgan à réaliser une analyse de notre rapport à la représentation des événements catastrophiques. Alors que les tours jumelles du World Trade Center en ruine étaient encore visibles dans les images satellitaires quatre jours après le 11 septembre 2001, Kurgan a été frappé par la volonté des autorités de fermer l’accès au site de Ground Zero au public. Prenant la mesure du paradoxe entre la transparence des images satellitaires et l’absence d’images au sol, elle a réalisé avec plusieurs bénévoles une carte du site et de ces différents accès, pour permettre au public de s’y rendre. Enfin, Kurgan prolonge cette utilisation « tactique » de la carte dans le projet n°9 « Million-Dollar Blocks » (cf. figure 2). Ce travail, fruit d’une collaboration entre le Spatial Information Design Lab de l’Université de Columbia, d’associations et à partir d’une étude réalisée par des prisonniers incarcérés dans la prison de Green Haven à Stormville, a eu pour but de réaliser une cartographie des coûts de l’incarcération des prisonniers pour la ville de NYC. Les cartographes veulent montrer que 75% des prisonniers de cet établissement proviennent de seulement sept quartiers de la ville de New York. La carte affiche donc les Million-dollar blocks, ces immeubles sur lesquels sont additionnés tous les coûts que représente l’incarcération de ces anciens habitants.

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Figure 2. « Around Ground Zero »

Des données à la sémiotique des images géospatiales

Une autre série de projets de Laura Kurgan interroge la sémiotique des données géospatiales. Ainsi, le premier projet « You are here » de 1994 offre les premières expérimentations artistiques de qui allait devenir le GPS art, en réalisant au sol des formes qui sont ensuite visualisées par le tracé du GPS. De même, elle joue avec la grammaire visuelle des données GPS en s’inspirant des points, lignes, et plans de Kandinsky. Suivant cette perspective expérimentale, le projet n° 7 « Monochrome landscapes »  (cf. figure 3) représente quatre territoires contestés à travers quatre zooms sous la forme de tableaux monochromes : l’Alaska (tableau blanc) où une prospection pour des forages pétroliers étaient en cours, l’océan (tableau bleu) pour montrer le passage du méridien, le sable de la guerre en Irak (tableau jaune) en enfin la forêt (tableau vert) visant à alerter contre les attaques envers la forêt amazonienne. Le projet 8, intitulé « Global clock » est davantage proche de la visualisation d’information que de représentations géospatiales et propose quant à lui une réflexion sur la modélisation des échanges financiers.

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Figure 3. « Monochrome landscapes »

  L’ouvrage de Laura Kurgan ne s’arrête pas à la dimension visuelle des images satellitaires et interroge également les données qui sous-tendent ces représentations. Suivant cette finalité, elle propose de définir les données comme « para-empiriques » (p. 35) : celles-ci sont « toujours déjà » une visualisation, un regard situé et porté par un/e chercheur/euse sur un objet, qui vient se superposer au monde comme conditions d’appréhension du monde. Comme elle l’affirme :

« The word ‘data’, in this book, means nothing more or less than representation, delegates or emissaries of reality, to be sure, but only that : not representations of the things themselves, but representations, figures, mediations — subject, then, to all the conventions and  aesthetics and rhetorics that we have come to expect of our images and narratives. » (p. 35)

Elle fait ainsi un appel du pied direct à des travaux récents croisant le champ des sciences et technologies en société (STS) sur le statut de la donnée en affirmant que « les données brutes n’existent pas », même s’il s’agit d’une photographie de la Terre. Ces ressources théoriques lui permettent ainsi de proposer une réflexion critique portant à la fois sur les données et les images. Si une tradition iconoclaste en science invite à se méfier des images, tel que le relève Latour (2009), Kurgan nous invite à faire de même avec les données. Et quoi de mieux que de prendre les images satellitaires, à qui que l’on impute instinctivement une garantie d’objectivité ? Le regard systémique de Kurgan nous permet ainsi de voir toutes les étapes qui vont de la prise des images, à leur mise en forme, les multiples conditions qui réglementent leur accès, vers la circulation de ces images.

Avec l’ouverture de l’accès aux images géospatiales, ce sont également la multiplicité des interprétations et des points de vue qui sont suscités. La levée du contrôle par les instances de médiation traditionnelle dans l’accès aux images satellitaires permet ainsi à une multitude d’acteurs de les mobiliser pour accompagner un ensemble de points de vue, potentiellement contradictoires. Comme Kurgan le rappelle en citant Latour (2005, p. 19), les images satellitaires ne participent pas à la création de fait (« matter of fact »), mais à des « matters of concern » : ce n’est donc pas tant la possibilité d’atteindre toujours plus de vérité qui est rendue possible à travers l’ouverture de ces données, c’est davantage la multiplication des points de vue qui est encouragée, chacun mobilisant les données pour les insérer dans une certaine argumentation. En filigrane, c’est donc bien la question de l’expertise qui est posée à travers l’accès aux données géospatiales : la multiplicité des images appelle-t-elle à un recours accru aux experts, ou voit-on au contraire se développer de nouvelles formes d’expertise outillées par les images satellitaires ?

Le livre de Laura Kurgan dépasse ainsi la séparation entre théorie et pratique artistique pour proposer un ensemble de pistes de réflexion sur la multiplicité des interprétations des images satellitaires, sur le processus de libération des images et sur les usages qui sont faits de ces représentations. Toutefois, cette entreprise souffre de plusieurs lacunes. Tout d’abord, c’est une certaine hétérogénéité des projets rassemblés qui pourra désorienter le lecteur : le choix d’un ordre chronologique pour présenter les projets amène à penser que certains ont été insérés afin de faire un compte-rendu exhaustif des travaux de l’auteur, bien plus que pour suivre une cohérence interne aux œuvres. Alors que les cas d’étude du Koweït, de l’Afrique du Sud, du Kosovo et de New York gagnent à être présentés à la suite, le projet « Global Clock » peine par exemple à trouver sa place. De plus, les projets ne présentent pas tous la même profondeur dans l’analyse : le projet sur Cape Town se contente par exemple d’être une interrogation plutôt vague et guère argumentée sur les buts de la télédétection. Enfin, on pourra également regretter l’absence de prise en compte de projets de recherche actuels visant à approfondir la démarche d’accès aux données géospatiales : on pensera instinctivement aux travaux du groupe Grassroots mapping, dont les membres utilisent des ballons et cerfs-volants pour réaliser des relevés du sol en l’absence de satellite. De même, les récents travaux sur la construction do it yourself de satellites auraient pu constituer un contrepoint intéressant aux grands réseaux de télédétection cités. Malgré ces quelques écueils, Laura Kurgan a le grand mérite de dépasser le manque de travaux sur les rapports de pouvoir qui accompagne les technologies de représentation satellitaires, thème par ailleurs abondement traité depuis Harley (1989) par le courant de la géographie critique, mais portant uniquement sur les SIG et les cartographies. A travers ce livre, elle combine un regard constructiviste hérité des STS avec une pratique artistique sur son objet de recherche : un mélange des genres pertinent que l’on aimerait rencontrer plus souvent.

Laura Kurgan, Close up at a distance – Mapping, technology and politics, 2013, Zone Books, New York.

Bibliographie

Gitelman, Lisa, (dir). 2013. “Raw Data” Is an Oxymoron. Cambridge, London : MIT Press. Recension sur cartonomics

Harley, John B. 1989. « Deconstructing the Map ». Cartographica: The International Journal for Geographic Information and Geovisualization, vol. 26, n° 2, pp. 1–20.

Latour, Bruno. 2005. « From Realpolitik to Dingpolitik, or How to Make Things Public ». In Making Things Public: Atmospheres of Democracy, Cambridge, London : MIT Press, pp. 14–41. Latour, Bruno. 2009. Sur Le Culte Moderne Des Dieux Faitiches Suivi de Iconoclash. Paris : La Découverte.


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Certain.e.s d’entre vous le savent déjà, mais c’est officiel, je passerai l’année scolaire 2013-2014 en tant que postdoctoral fellow à l’université du Michigan, Ann Arbor . Il s’agit d’un poste à la croisée de la school of information et du department of communication studies de cette université, au cours duquel j’aurai l’occasion de faire avancer le champ émergent de l’étude des infrastructures (“infrastructure studies”). Ce cadre me semble idéal pour développer un projet de recherche à la croisée de l’ethnographie de base de données et le travail collaboratif entre ingénieur et chercheurs en SHS dans les projets de digital humanities.AA

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Le livre “Raw data is an oxymoron” édité par Lisa Gitelman et publié aux MIT press en 2013 vise à tordre le coup à un non-sens trop présent à l’heure des big data et open data : il existerait des données « brutes » qui n’attendraient que l’action du chercheur, de l’informaticien ou du designer graphique pour livrer tout leur sens. Au contraire, les auteurs de cet ouvrage s’appuient sur des recherches issues de l’histoire des sciences ou des STS (sciences, technologie et société) pour démontrer que la donnée n’est jamais — malgré son étymologie — « donnée » : elle résulte au contraire d’une construction qui doit être mise en lumière au travers des contextes d’émission, des acteurs intervenant dans ce processus et des usages prescrits aux données. L’intérêt principal de cet ouvrage provient du décentrement qu’il offre par rapport aux enjeux actuels concernant les données numériques, à travers l’histoire de la production, de l’utilisation et de la circulation des données au sein de plusieurs secteurs allant de la science à la citoyenneté : mathématiques, économie, astronomie, science citoyenne ou encore tactical media.

Raw data

Daniel Rosenberg nous apprend ainsi que l’usage du terme « donnée » ne date pas des révolutions statistiques et bureaucratiques du 19ème siècle, ni de l’informatique du 20ème siècle : il est présent dès le 18ème siècle, notamment à travers les travaux de Joseph Priestley.  Le codage des occurrences du terme dans les corpus de livres de Google Books et d’ECCO (Eighteenth-Century Collections Online) met également en avant le tournant qu’a pris le terme durant ce siècle : alors qu’il désignait auparavant un paramètre axiomatique de l’expérience scientifique, il désigne au fur et à mesure le résultat d’une expérience ou d’une collection. Rosenberg nous affirme ainsi que le terme de donnée est intrinsèquement rhétorique : il sert de base à l’argumentation et doit être relié au contexte et aux différentes stratégies argumentatives auxquels il sert de base.

Quel meilleur moyen de combattre le mythe de la donnée brute que de mettre en avant les multiples étapes de sa création ? Si les informaticiens actuels se plaignent souvent du douloureux travail de « nettoyage » des données au cours duquel celles-ci sont structurées et rendues prompts aux réutilisations, il n’a rien de nouveau : Kevin R. Brine et Mary Poovey nous décrivent l’étude d’Irving Fisher à la fin du 19ème siècle sur l’usage du terme « capital » dans les livres d’économie de son époque, qui lui a demandé d’« enlever les éléments incorrects ou inopportuns des données disponibles, de combler les données manquantes, et de les formater de manière à ce qu’elles s’ajustent avec les autres données » (p. 70). De même, Ellen Gruber Garvey nous présente une autre aventure de « data mining » en version Steampunk des années 1830 au cours de laquelle les militants abolitionnistes américains Angelina Grimké Weld, Theodore Weld et Sarah Grimké ont trié, catégorisé et annoté des publicités d’esclavagiste provenant de vingt-mille journaux, afin d’en faire un outil de combat contre l’esclavage.

Les différentes contributions au livre de Lisa Gitelman soulignent également les difficultés autour du traitement temporel des données, entre passé et futur. Dans le cadre des recherches sur l’« accélération séculaire », Matthew Stanley décrit les difficultés pour reconstituer le positionnement de la lune lors d’éclipses passées à partir de la consultation d’archives : les astronomes n’utilisaient guère le terme « éclipse » pour rendre compte de cet événement, mais davantage des descriptions vagues telles que « le jour s’est transformé en nuit » (p. 85). Ces multiples approximations appellent alors tout un travail de reconstruction a posteriori des données. À l’inverse, David Ribes et Steven J. Jackson se demandent comment garantir la comparabilité à long terme des données. À partir de l’analyse ethnographique d’une initiative de sciences citoyennes qui dure depuis seize ans, les auteurs décrivent les différents « trucs » utilisés pour palier aux constants changements dans les conditions de collecte des données, aussi bien au niveau des personnes les réalisant, de l’environnement mesuré que des infrastructures pour stocker ces données.

Au terme de la lecture de cet ouvrage, on peut se demander si le terme de « donnée » mérite encore d’être utilisé, ou s’il n’apporte pas davantage de confusion. Dans un autre cadre, Johanna Drucker a proposé de remplacer le terme de « data » par celui de « capta », justement pour souligner l’effort de captation et la construction inhérente à la donnée. On pourra toutefois retenir la remarque de Daniel Rosenberg sur l’utilité du terme : alors que les notions de fait, de vérité et d’évidence ont déjà été amplement déconstruites ­— la récente traduction en français de l’ouvrage de Lorraine Daston et Peter Gallison devrait accentuer les remises en question du terme d’objectivité ­— il peut s’avérer toutefois nécessaire de conserver « un ou deux irréductibles » (p. 18) : la « donnée » constitue alors le « terme frontière » minimal pour transcender les disciplines et les secteurs d’utilisation.

Si le terme est à conserver, il reste toutefois nécessaire de faire ressortir ses étapes de construction lors de son utilisation, afin d’éviter toute naturalisation. Le débat se pose actuellement de manière vive à travers les multiples infographies et visualisations d’information qui se multiplient en ligne, par exemple dans les secteurs du journalisme de données ou de la recherche en SHS, comme l’a montré la journée d’étude PRATIC du 25 février 2013, « De la “data science” à l’infovisualisation ». Accompagner une visualisation des données utilisées est une première étape nécessaire, mais insuffisante ; elle peut en outre accompagner une rhétorique de la transparence. On citera sur ces deux points le Data blog du Guardian, où les journalistes publient systématiquement les données utilisées, ce qui n’apporte toutefois pas les informations nécessaires pour comprendre toutes les étapes de transformations entre la donnée et sa mise en forme, en plus de soutenir une rhétorique de l’empowerment par les données.

Devant ce projet de mise en avant des conditions de création des données, une difficulté demeure. Si les articles regroupés par Lisa Gitelman possèdent une telle finesse dans l’analyse des données, c’est en partie parce qu’ils bénéficient du temps long de la recherche et de la place allouée pour développer une pensée. Comment faire tenir ensemble l’utilisation des données et la présentation de ses étapes de construction dans des secteurs régis par une temporalité moins généreuse, tels que le journalisme ou le design ? L’exercice peut s’avérer périlleux, notamment du fait que l’exploitation visuelle des données se base sur les propriétés synoptiques des formes choisies, où les informations seraient accessibles immédiatement, ce qui laisse peu de place aux développements paratextuels et autres notes de bas de page. Sans revenir à l’index de soixante-douze pages qui a accompagné un des premiers usages des diagrammes — A chart of biography de Joseph Priestley (1756) — il est nécessaire d’imaginer de nouvelles pratiques de publication ne se contentant pas de mettre en ligne les données utilisées, mais explicitant également la manière dont celles-ci ont été construites. S’ils ne portent pas directement sur ces enjeux et questions, les différents cas d’étude réunis par Lisa Gitelman permettent toutefois de fournir des outils pour y réfléchir.

« Raw data » is an oxymoron, Lisa Gitelman (dir.), MIT Press, Infrastructures (coll.), 2013, 182p.

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Je suis finaliste pour le Prix de thèse 2013 “Guy Deniélou” à l’UTC. On m’a demandé de faire un joli poster présentant mon parcours de thèse. J’ai pas résisté, je l’ai fait à partir de cartes.

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Je vais avoir l’occasion de donner plusieurs conférences très rapprochées sur des thèmes connexes, inaugurant la mise en route de nouvelles perspectives de recherche, que j’espère développer pour plusieurs années. Voici la roadmap:

25 mars 2013: “De la diversité des humanités numériques : une exploration des pratiques“, EHESS, Paris. Cette journée au programme fort alléchant sera très certainement un très bon contexte pour obtenir des feedback sur le projet d’ethnographie de laboratoire que je mets sur pied actuellement et qui portera sur les pratiques de DH et les mutations afférentes en SHS.

2 avril 2013: ”Capta & Data - Du traitement des données en sciences humaines“, Equipe Arts : Pratiques et Poétiques, Rennes 2, organisé par Nicolas Thély: cette journée regroupe plusieurs théoriciens en esthétiques, chercheurs en SHS et informaticiens, qui présenteront différents projets en DH. Je parlerai pour ma part des enjeux qui accompagnent le passage de la donnée à la visualisation dans la pratique des SHS, le tout en écho avec la journée d’étude PRATIC intitulé “de la “data science” à la visualisation d’information”, dont Rémi Sussan vient de faire un très bon 1er compte-rendu sur InternetActu.

3-4 avril 2013: “3èmes journées d’études de l’Institut des Humanités Digitales de Bordeaux“, Maison des Suds, co-organisé par notre cher Neuromancien des SIC. La pluralité des statuts des invités permettra certainement de réfléchir à la fois sur les pratiques en de DH et sur les infrastructures nécessaires pour les soutenir. Je parlerai pour ma part des enjeux du recours à des visualisations dans le cas de projets de DH.

Une belle actualité autour des DH françaises: voilà qui va faire plaisir à Samuel L. Jackson:

saydh on more goddamn time

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Article publié sur le site d’Inaglobal, en voici l’intro:

Sept ans après sa sortie en ligne, le service Google Maps peuple le Web et les applications mobiles jusqu’à faire figure de référence en matière de fonds de carte numérique. Toutefois, de récents changements dans la stratégie de Google  pourraient remettre en cause cette position dominante. Parallèlement, la montée en puissance d’OpenStreetMap (ou OSM), service de cartographie collaborative sous licence Creative Commonssemble également bousculer le monopole de la firme de Mountain View. Quelles sont les reconfigurations actuelles du marché de la cartographie en ligne ?

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